dimanche 19 mars 2017

Bernie Wrightson (1948-2017)


Mon idole de toujours, le dessinateur, scénariste et illustrateur Bernie Wrightson, nous a quittés hier, à l'âge de 68 ans.


Il y a pile un an, j'ai longuement hésité à lui dédier mon dernier album, Fox-Boy 2, car la première histoire, "Le Mal Loup" était pour moi un prétexte pour laisser libre-cours à mon inspiration "wrightsonnienne".

Et puis j'ai trouvé ça prétentieux.

Ma rencontre avec ses dessins remonte à 1987, année où, à la bibliothèque municipale, je suis tombé sur "l'Année du Loup-Garou" et le Fléau", deux bouquins de Stephen King illustrés par un certain "Bernie Wrightson".

Le mois suivant, les éditions LUG lâchaient HULK et la CHOSE, album où les deux figures grotesques de Marvel se rencontraient.

Puis le Batman "The Cult", chez Comics USA en 1989.

(On ne rendra d'ailleurs JAMAIS assez hommage au travail de Fershid Bharucha et Jean-Pierre Dionnet pour avoir donné aux œuvres de Bernie, la France en deuxième famille).

Le virus était inoculé jusqu'au fond des tripes.
Instantanément. Définitivement.

Jusque dans les allées d'une décharge (ne me demandez pas comment je me suis retrouvé là - imaginez des vacances dans le Morbihan, pas si éloignée que ça des escapades de Tom Sawyer, ou bien c'est le Fakir Dotki qui aura guidé mes pas, comment savoir ?). C'était au crépuscule. Mon regard fut attiré par une pile de magazines posée là. Il y avait les premiers numéros de l'Écran Fantastiques, un Strange de sous Pompidou (le 70, sans couverture)... et l'Écho des Savanes Spécial USA 25 ! Une pure merveille ! Sous une couverture de Corben, le premier chapitre de "La Foire Aux Monstres", incroyable hommage de Bernie Wrightson au film "Freaks" de Todd Browning (écrit par Bruce Jones).

Ce grand thème Wrightsonien : Les monstres humains, les humains monstrueux.

25 ans après, j'en connais encore les textes par cœur. Autant vous dire que par la suite, mes rédactions de Français prirent une tournure franchement gothique).

Pour sûr : depuis mes 9 ans, je me serais épuisé les yeux à rechercher tout dessin portant le sceau "Wrightson" : Dans les bacs à BD des vide-greniers d'avant internet, guettant au sommaire des numéros de l'Écho des Savanes Spécial USA, la moindre info concernant cet homme. En voiture, aussi, lors des longs et ennuyeux trajets, où je trompais mon ennui à regarder ses images. Même à l'église, où je cachais dans mes manches, une petite pile de trading cards avec les dessins de Bernie commentés par lui à l'arrière (une tradition américaine, surtout répandue autour de la figure des joueurs de base-ball, football ou basket).

Partout où je m'ennuyais adolescent, sur chaque bout de pierre, arbre ou mousse où portait mon regard, l'obsédant Bernie Wrightson m'inspirait des images, me soufflait des scènes, relevait la saveur des musiques que j'écoutais et des romans que je lisais.

Plus encore que les filles (et pourtant...) ses dessins accompagneront mon adolescence et ma vie de jeune adulte.

Depuis mon tout premier bouquin dessiné au lycée (Carnet de Route d'un Chasseur de Lutins - où le nom de "Wrightson se cache au moins 20 fois dans les détails), j'ai saigné des rétines pour chercher à comprendre COMMENT l'encre posée sur du papier par Bernie Wrigthson pouvait porter si bien le fantastique, un si délicieux macabre, le retour à l'enfance et ses rêves de fantômes, de squelettes, de monstres et de dinosaures.

En vain.

Bernie Wrightson était le digne fils de Graham Ingels, dessinateur particulièrement saisissant des ghoules des Tales From the Crypt dans les fameux E.C Comics des années 50. Dix ans après, Bernie publiera son premier dessin dans le courrier des lecteurs du repreneur de cette tradition "Creepy. Il a alors 17 ans.
courrier des lecteurs de Creepy - premier dessin publié.

Né en 1948, à deux jours d'Halloween (ça ne s'invente pas), il était de la génération qui comptait son ami Stephen King, Steven Spielberg, John Landis (Thriller), Joe Dante (Piranhas, Hurlements, Gremlins...) ou George Romero (le réalisateur de "La Nuit des Morts-Vivants", qui réalisera Creepshow, écrit par King, et dont l'adaptation en comics sera dessinée par Wrightson.

Jeune prodige, Bernie Wrightson (qui signait encore "Berni") a débuté professionnellement en 1968, âgé d'à peine 20 ans, dans les revues Creepy, Eerie et Vampirella, les fameux Warren Magazines, qui reprenaient la tradition des comics d'Horreur des années 50 (ceux que le Maccarthysme et quelques pisse-froid déguisés en psychanalystes avaient fait brûler par milliers dans l'Amérique anti communiste des années 50). Dans ces magazines, il trouvera une famille de dessinateurs aussi fous et géniaux : Richard Corben, Jeff Jones, Steve Ditko, Gene Colan, quelques vétérans des EC Comics, et surtout, les couvertures du fantastique Frank Frazetta, son idole de toujours, décédé en 2010.
Le n° 113 de CREEPY, où 14 années plus tôt, Bernie avait publié
le dessin montré plus haut, lui consacrait alors un numéro spécial en 1979.

Le travail de Bernie Wrightson le plus personnel restera probablement son plus fameux aussi : l'adaptation qu'il a faite du roman Frankenstein de Mary Shelley. Pendant 5 ans (de 1976 à 1983), il a mené en parallèle d'autres travaux, ce chantier gigantesque, empreint du grandiose des graveurs Gustave Doré, Franklin Booth et du romantisme macabre de ce chef-d'œuvre de la littérature gothique



Bernie Wrightson était un homme de cœur.

Hier soir encore, j'ai confié à ma femme mon hésitation à lui envoyer mon dernier livre (Fox 2), tout en renonçant aussi vite, et à nouveau, à cette idée. Car en vérité, à bientôt 40 ans, je suis né au minimum 10 ans trop tard pour avoir eu le temps d'abattre le travail acharné qu'il aurait fallu pour progresser, et ainsi seulement ENVISAGER ne pas être trop ridicule, ni trop prétentieux en lui envoyant un de mes bouquins, avec une bafouille maladroite en anglais, qui tenterait de dire en gros :

"Je vous dois TOUT !".

Évidemment, la nouvelle de sa mort ne surprend pas ses admirateurs. Nous savions depuis quelques années que la maladie était là, implacable, et le peu d'informations concrètes données par sa femme Liz présageait du pire, sans jamais céder au désespoir.

D'origine catholique (il était de souche polonaise comme cet autre génie des comics qu'est Bill Sienkiewicz), je pense que la foi accompagnait Bernie : Une récente vidéo le montrait dans son atelier, peuplé de dinosaures et autres figurines des monstres de la Universal. Au mur, un petit crucifix.

Alors moi qui suis athée et mécréant, à lui qui m'aura accompagné tant de fois à ses "offices forcées" à l'église , sous la forme des petites cartes évoquées plus haut, et même en pensées lors d'enterrements, je lui souhaite de retrouver, en route avec Chuck Berry pour l'accompagner, les amis et les frères nombreux avec qui il a tant fait avancer la cause du Rêve.



                      Adieu mon ami inconnu.